Bernard Maris

Et si on aimait la France

après l'intro, je vous conseil de lire le chapitre sur la galanterie 

Maris bernard

« On ne doit rien à son pays »

    Je crois que tout est parti de là. Quand Michel Houellebecq a déclaré, un matin, sur France Inter: « On ne doit rien à son pays. » Puis il a répété, après un silence: « Non. On ne doit rien à son pays. » C'est vrai que je tournais un peu autour du pot, avec mon livre sur Genevoix et Jünger, où je m'interrogeais sur l'incroyable succès de l'Allemand dans un pays qui ignore, comme souvent, le Français, bien supérieur à mon sens. Mais le déclic fut cette phrase.

    Je n'en ai pas très bien compris le sens. Je ne suis pas sûr de vraiment le comprendre encore. En plus, Michel Houellebecq doit beaucoup à son pays, et certainement celui-ci lui doit plus; en termes de solde commercial, il fait plus pour la France que nos marchands de voitures, et en termes de prestige mille fois plus. Non seulement ils ont une dette réciproque, mais, si l'on écarte un peu sa timidité,

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ce pays le passionne. Sa dernière exposition de photos s'intitule «Le produit France/1: Before Landing ». Elle est intrigante, assez floue, poétique; des lieux de non-vie ou de transition (aires d'autoroute, parkings de supermarché, friches au-delà de voies ferrées) voisinent avec des collages où le pire de la modernité se marie avec des coupoles éternelles et dorées. La France est avant tout un espace, avant d'être une histoire, des symboles, des dates. Elle est une géographie, pour paraphraser Michelet (« L'histoire est d'abord toute géographie »). L'avant-dernier roman de Michel Houellebecq, La Carte et le territoire ~, évoque l'espace France, sans nostalgie mais sans froideur non plus, dans cette nécessité houellebecquienne qu'est l'entropie. Son dernier roman, Soumission, est tout autant un éloge de la France. Au terme de la prise du pouvoir par des islamistes modérés, la France redevient le centre de l'ancien Empire romain reconstitué, et le français la langue dominante d'Europe. Que souhaiter de plus ?

    Que sera la France dans deux mille ans ? Eût-on demandé à Alexandre franchissant l'Hydaspe, dans le Pakistan moderne: « Que

1. Flammarion, 2010.

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sera ta Grèce dans deux mille ans ? », il eût répondu: « Le monde. » A tort ? La Grèce nous lègue la philosophie, les sciences, la médecine, la démocratie. Homère et Eschyle en prime. Pas mal. C'est un petit pays, méprisé par d'autres au nom de l'argent (par l'Allemagne, par exemple). Et pourtant... Nous avons tant de dettes vis-à-vis de la Grèce endettée...
    Quelles dettes auront les humains envers la France, dans mille ou deux mille ans ? «Ainsi vous écrivez un livre sur la France ? Oui.    Ah... et sous quel angle? Le déclin ? L'avenir ? L'universalité ? Le messianisme ? La cuisine ? Les filles ? »
    C'est vrai, il faut un angle... Alors, disons que je me pose moi aussi des questions de dettes et de créances. Une manière de dresser un bilan, actif, passif, mais surtout de redonner au mot dette tout son sens, celui de faute, de culpabilité. Un livre pour dire: non, Français, vous n'êtes pas coupables, vous ne devez rien; le chômage, la catastrophe urbaine, le déclin de la langue, ce n'est pas vous; le racisme, ce n'est pas vous, contrairement à ce qu'on veut vous faire croire. Vous n'êtes pas coupables. Retrouvez ce sourire qui fit l'envie des voyageurs pendant des siècles, au « pays où Dieu est heureux,.

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    Revenant de Rome, ville où je pourrais définitivement vivre, je me sens plein d'optimisme pour la France et songe qu'un petit rien pourrait redonner à ce Paris si triste, si bruyant et qui fut autrefois si gai, son sourire.

 

Galanterie française

«Les Français sont polis
            et ont bonne façon.,

ArthurYounG, Voyages en France

    Dans la pratique de l'amour courtois, qui fut inventée pour mon plus grand bonheur chez nous, dans le Midi, le chevalier troubadour était capable de réciter ou chanter des vers à sa belle pendant des heures, tandis que celle-ci commençait à se déshabiller partiellement ou peut-être totalement; il ne la touchait pas. Cette magnifique exacerbation du désir et du contrôle de soi, à l'opposé de la scène porno ou du viol évidemment, me paraît appartenir à l'exception française. C'est une hyper-galanterie, une hyper-politesse vis-àvis des femmes, reçonnaissance absolue de la supérior!té féminine et de l'autorité  de son corps, telle que, même dénudé, il impose 'le respect au mâle sauvage, lequel ayant su se

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dominer en devient humain... humain comme une femme. Foulque, ancien troubadour, épuisé d'abstinence, préféra se faire carrément prêtre, devint évêque de Toulouse et prêcha contre ces empêcheurs de violer en rond, les Cathares; en son temps «fille à prêtres» était l'équivalent de putain.


    On peut trouver que ces pratiques étaient exagérées. Mais on peut croire aussi qu'elles participent d'une civilisation exceptionnelle dont les lueurs éclairent jusqu'à nos gestes de politesse aujourd'hui: ne s'asseoir que lorsque les femmes sont assises, leur donner en tout et particulièrement dans les joutes langagières - la préséance, respecter toutes leurs tenues et en échange leur «faire la cour» (qui fait «la cour» sinon les princes ?). Il est inimaginable en France d'interdire à un homme de rester seul avec une femme dans un ascenseur (au risque de se faire attaquer pour harcèlement), à un professeur de recevoir une étudiante dans son bureau et de fermer la porte. L'équivalent est totalement proscrit au pays de Washington, où l'on fait l'hypothèse que les mâles ne sont pas capables de se contrôler. La civilisation commence lorsque l'homme domine ses puisions.
    Il faut croire que la civilisation musulmane, du moins la partie en son sein qui peut voiler

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les femmes, leur interdire la jupe, voire les obliger à porter une burqa, n'est pas sereine vis-à-vis de la capacité des hommes à dominer leurs puisions. Il est clair que de la chevelure peut naître un stimulus sexuel, comme d'autres parties du corps. La cacher revient à supposer que les voyeurs ne pourront pas se contrôler, ou, à tout le moins, qu'ils en ressentiront une grave souffrance. Dans le magnifique film de Jean-Paul Lilienfeld, La Journée de la jupe, la prof de français, Isabelle Adjani, poussée à bout par la bêtise ricanante des petits mâles de sa classe, prend celle-ci en otage et exige.., une journée de la jupe! Elle veut faire respecter le droit de circuler en jupe dans son collège sans se faire traiter de pute. On peut considérer cette demande comme une régression, les femmes ayant obtenu après George Sand de se promener en pantalon, autrement dit, tout simplement de se promener (on se promène difficilement dans les rues en corset et robe à crinoline), mais il ne s'agit pas de ça: il s'agit simplement d'une journée où les petits mâles apprendront à calmer leurs ardeurs et à laisser circuler une femme montrant ses jambes; autrement dit, à voir autre chose dans une femme qu'un objet sexuel. Une simple beauté par exemple, dotée de belles jambes, ou mieux, une simple femme, dotée de jambes.

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    Cette tolérance devrait relever de la politesse, telle qu'elle s'est sédimentée en Fance depuis l'amour courtois jusqu'à Proust, en passant par le merveilleux moment des salons, aux xviiie et xixe siècles, quand la France fut décrétée par Hume « pays des femmes ». Dans le bus qui, enfants, nous portait de Muret à Toulouse, je me souviens de cette perpétuelle remarque des petites provinciales (ô Parisiens, comme vous ririez de leur accent !) aux garçons trop pressants ou ennuyeux: « Et la galanterie française ? » Et la galanterie française... Je n'imagine pas aujourd'hui une jeune fille de banlieue excipant de la « galanterie française »...


    Cette galanterie - qui est le pendant de la réputation de femmes faciles des Françaises me permet, dans un jeu à plusieurs bandes, je le reconnais, de rejoindre Alain Finkielkraut et l'écrivaine Claude Habib, lorsqu'ils imputent la loi sur le port du voile à l'école du 15 mars 2004, non à une volonté de discrimination des musulmanes, de stigmatisation de la religion, d'atteinte aux libertés, voire à la laïcité qui veut que l'Etat ne se préoccupe pas du tourment des âmes, laissant chacun pour

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soi avec Allah, Vishnou, ou Zeus (ou Dieu), mais plutôt à une réminiscence de la « galanterie française ». Cacher le cheveu n'est que cacher l'objet de tentation, or le galant sait se restreindre, se calmer, et sublimer sa pulsion dans un sourire contemplatif de beauté. Je peux regarder les seins de la Vénus de Milo (incroyablement beaux) sans me ruer sur la statue qui ne m'opposera pas ses bras.


    Pour m'exciter, on m'a inventé le porno en continu sur Internet, et grand bien me fasse d'aller visionner bielles, pistons, machines et piercings sur mon écran privé. Il est probable que les jeunes qui visionnent du porno sur Internet ont plus de difficultés à sublimer leurs puisions que Swann, minaudant et réajustant les catleyas d'Odette pendant des siècles et des siècles avant d'oser prendre sa tête dans ses mains et, enfin, de l'embrasser. Mais la liberté pour une jeune fille d'aller en cheveux à l'école - et l'obligation d'aller en cheveux à l'école - s'explique par le fait que ces cheveux ne sont plus à l'école des symboles sexuels et diaboliques définis par une religion particulière; l'école est le lieu où la société ne doit pas s'exprimer. Et puis un petit Français, pétri de politesse et de courtoisie, doit être capable de s'effacer dès qu'il entend:

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« Et la galanterie française ? » Ce que les jeunes Espagnoles exprimaient d'un terrible, limitatif, castratif presque: « Un poco de educación ,», un peu d'éducation. Paraître mal éduqué pour une jeune Espagnole était (cela a peut-être changé) aussi terrible que de paraître non galant pour un jeune Français.


    C'est pourquoi me ravissent les philippiques anglo-saxonnes contre la loi française sur le voile, vilipendée comme atteinte à la liberté dans le «soi-disant pays des droits de l'homme,, en général accompagnées de ricanements sur DSK. Précisément, DSK n'a pas su retenir une pulsion. Et tous les procès que font les Américaines aux «harceleurs » témoignent de l'incapacité de leurs mâles à se retenir. Le maire de Londres, Ken Livingstone, compare l'interdiction du voile aux musulmanes à la stigmafisation des Juifs en 1940. C'est parfaitement idiot. C'est exactement l'opposé. En obligeant les jeunes filles à ne pas être différentes dans l'enceinte neutre, hors société, de l'école, on ne les stigmatise pas. Peut-être ignore-t-il aussi que c'est la soi-disant « race, juive et non la religion de Moïse qui fut stigmatisée et persécutée ? Que c'est la chair de l'être juif qui fut atteinte ?

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    Le harcèlement est-il aussi fréquent en France ? Peut-être. Même chez nous la galanterie doit progresser, sinon revenir. Ce à quoi vous répondez: « On ne naît pas femme, on le devient,, avant d'en appeler aux théories du genre. Et vous ajoutez que les compliments dégradent une femme. Vous avez peut-être raison. Chacun son camp: le duc de Nemours courtisant la princesse de Clèves, ou la pauvre Adèle de Pot-Bouille besognée sans façon par ses patrons. Et entre les deux les mille et une manières du commerce érotique, de Choderlos de Laclos à Henry Miller. Mais dans tous les cas, la galanterie est sublimation d'une pulsion. Ce qui n'est pas facile: les brames de cerf de Patrick Balkany lorsqu'il vit, à l'Assemblée, Cécile Duflot se présenter en jupe, en témoignent.


    A l'opposé de la galanterie, se situe le «respect », mot employé à tort et à travers par la racaille et les crétins. Le «respect» est celui de l'ordre. Si une fille se fait violer dans une tournante, c'est qu'elle a manqué de « respect » en faisant la pute. Si une autre se fait brûler vive, c'est pour le même manque de «respect» envers son petit assassin. Si un troisième se fait rouer de coups par une bande, c'est pour avoir manqué de « respect » au chef d'icelle. La

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galanterie est une soumission du (présumé) fort au (présumé) faible. Le «respect», c'est la pratique cruelle de l'ordre mafieux. Tous les films sur la Maria dégoulinent de « respect» pour les parrains, les anciens, les grands frères et le reste. La galanterie est donc, il faut le reconnaître, une des formes de la démocratie. En l'absence de politesse, règne la loi du plus fort. Comme la démocratie, la galanterie est un moment de modestie; une modestie fine, intelligente, supérieure peut-être, snob souvent, autrement dit fausse, comme celle de la princesse des Laumes affectant la discrétion au salon de Mme de Saint-Euverte, et frétillant d'aise d'être reconnue; comme le galant, son tour joué avec la complicité de la dame, se réjouit d'être accepté comme mâle, mais sait que le meilleur moment est celui où l'on monte l'escalier. Dans tous les cas, c'est une preuve de civilisation. La civilisation commence avec la politesse, la politesse avec la discrétion, la retenue, le silence et le sourire sur le visage.
    J'ajoute que les Français inventèrent massivement, au xvme siècle, la séparation du sexe et de la reproduction. Encore un témoignage de politesse.

 

 

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